Voyages & Découvertes

Invitation du grand-père au baptême

jeudi 15 octobre 2020 par Mardaga

Pour le baptême de la cadette de ses deux petites-filles les choses ont été bien organisées. Le programme choisi par les parents (sa fille et son gendre) est de réunir les amis proches et de camper près d’un lac au milieu d’une forêt de pins. La cérémonie elle-même se déroulera dans un très vieux monastère perché sur la colline. En pleine nature et en altitude, le temps n’est pas trop chaud pour un mois de juillet. Idéal pour le camping sauvage où les nuits fraîches nécessitent un sac de couchage.
Comme l’aînée de ses petites-filles est avec lui sur une île grecque, ils décident de prendre le ferry pour rejoindre directement le lieu de rencontre sans passer chez les parents. La voiture est chargée du nécessaire de camping. Pendant le voyage en bateau, ils s’accordent d’y aller par des routes détournées. Après le débarquement, la première étape est un café fréquenté par les grecs typiques du coin. Une des tables à l’intérieur est occupée par deux joueurs de tavli (backgammon grec) et un troisième compère qui regarde et commente. La partie est passionnée, parsemée d’exclamations. A l’extérieur deux ou trois tables sont installées sur la terrasse à l’ombre. Attablés à l’une d’elles, trois types discutent ferme autour d’une bière. Les salutations sont faites à tout le monde et la commande est lancée pour un petit café grec et une bouteille d’eau. Le grand-père et sa petite-fille font quelques parties animées de dominos le temps de siroter le café. Ils sont mordus de ce jeu car il est équitable en termes de parties gagnées et perdues par les joueurs et ceci quel que soit leur âge. Puis les voilà repartis sur les routes qui traversent des collines et des hauts plateaux de culture de céréales. De petits villages datant du moyen-âge sont traversés dont l’un d’eux se nomme Le Château de l’Ange. Ils s’arrêtent à une taverne incongrue qui porte une fresque multicolore sur le mur de la terrasse. A l’intérieur tous les murs sont également peints. Des scènes de mers avec des poissons et un bateau pirate, de campagnes avec leurs animaux sauvages : la profusion des sujets est époustouflante. Un décor que l’on trouverait dans un bar alternatif à Berlin ! Devant le comptoir qui trône les bras ouverts dans toute sa longueur se trouvent deux jeunes hommes et derrière deux jeunes femmes dont la serveuse. Après la commande du café grec la conversation s’engage car le grand-père aime parler à des gens de rencontre malgré sa connaissance rudimentaire de la langue grecque. Mais en vain car les réponses à ses questions à propos des fresques lui sont incompréhensibles. Il apprend seulement que le nom du bar est Bauhaus. Ils reprennent la route et aperçoivent de nombreux faucons. D’ailleurs en voilà un qui vole au-devant de la voiture. Ils décident de ralentir afin de profiter de la joie commune à l’observer planer tout proche. Puis d’un coup d’aile l’oiseau tourne et disparaît dans la nature. Le voyage se poursuit et les estomacs crient famine. Ils s’arrêtent devant un restaurant avec une grande terrasse ombragée. Les rares derniers clients en fin de repas sont attablés à une table. Le grand-père et sa petite-fille s’assoient et ouvrent leur boîte respective d’une préparation de pâtes. Le patron arrive et le grand-père commande un café. Le patron ne montre aucun formalisme par rapport au fait qu’ils aient apporté leur repas. Il les laisse terminer et sert ensuite le café. Ils font connaissance. L’addition payée, ils retournent à la voiture pour finir leur voyage. L’endroit qui a été choisi pour camper est idyllique : une prairie à l’orée d’un bois de pins un peu en hauteur du lac avec une source d’eau fraîche à cinq minutes de marche. Une légère pluie tombe. La fille et le gendre du grand-père les accueillent. Deux tentes sont déjà plantées et une malheureuse bâche tendue entre deux voitures protège deux, trois chaises. Heureusement le grand-père a amené une grande bâche avec 50 mètres de corde. Les hommes se mettent directement à l’ouvrage et l’expérience du gendre fait merveille. La bâche montée en pyramide est du plus bel effet. Les voilà tous au sec le temps que la pluie s’arrête. Moment adéquat pour monter la tente. Pendant son installation un feu est démarré, de quoi se réchauffer et sécher les vêtements. Les autres invités arrivent au fur et à mesure et les tentes se dressent une à une. Les retrouvailles se font dans la joie et la bonne humeur. La petite troupe d’une vingtaine de personnes se composent d’adultes et d’enfants de tous les âges.
Le lendemain matin le déjeuner et les ablutions se passent au rythme de la nature. De petits groupes se font puis se défont en échangeant les dernières nouvelles.
Début de l’après-midi, tout le monde se met sur son trente et un et part en convoi vers le monastère. Bien que le grand-père, au côté anti-clérical, fut réticent à participer au rite du baptême et à pénétrer dans l’église, il se dit qu’il va représenter la famille qui n’a pu venir. L’entrée de l’église est précédée par une cour intérieure. A l’intérieur d’anciennes fresques représentant des saints parcourent les murs. Il y a profusion d’objets de culte et de décoration. Le grand-père ressent une certaine lourdeur dans ces lieux, comme un manque de place pour respirer. Il ressort donc. Après avoir introduit la piécette dans le tronc, il allume une bougie qu’il enfonce dans le petit bac à sable prévu à cet effet, geste habituel de son frère à chaque fois qu’il entre dans un lieu de culte.
Il décide de s’asseoir sur les marches d’un escalier en bois faisant face à la porte ouverte par laquelle il peut voir le prêtre qui, le livre à la main, lit de manière monocorde les textes liturgiques. Le bébé est dans les bras de sa maman, avec à côté son père, sa grande sœur et sa marraine. La femme en charge de prendre les photos sort en coup de vent pour confier au grand-père son sac à main. Lentement un agacement prend la tête du grand-père à l’écoute de cette litanie relayée par les enceintes acoustiques à l’extérieur. Le groupe disparaît de sa vue et il décide d’entrer dans l’église afin de rendre le sac. La scène s’est déplacée au fond de la salle et les officiants sont autour d’une bassine d’eau d’un mètre de haut. Le grand-père remet le sac à une amie de la photographe et à ce moment un cri déchirant surgit. Il voit le bébé trempé des pieds à la tête. Il est foudroyé par la vision du bébé hurlant de désespoir et la passivité des adultes présents. Son premier élan est de bousculer le prêtre et de sortir l’enfant de cet enfer. Mais par respect pour les parents, il préfère ne pas faire de scandale et sort. Dans la cour les cris du bébé le poursuivent. Il est très en colère et décide de rentrer au camp. Là il tourne en rond et peste contre l’absurdité de devoir faire souffrir un bébé pour le laver d’un péché imaginaire. Comment regarder en face sa fille, son gendre et tous leurs amis complices de cet acte infâme ? Il décide d’installer son hamac à l’écart. Sa fille lui téléphone pour savoir où il se trouve. Au pourquoi de son départ, il lui fait part de sa colère. La troupe revient et sa fille vient vers lui portant une part de gâteau en signe de paix. Mais comment accepter celui-ci sans être associé à cette mascarade et qui de toute façon lui restera en travers de la gorge ? Il lui faudra longtemps pour décompresser et il restera muet un long moment. La question pour lui n’est plus pourquoi faire souffrir et traumatiser un bébé par un rituel religieux mais comment est-il possible que les parents et les proches puissent accepter cela. La foi est-elle si forte qu’elle puisse réduire à néant l’émotion naturelle de bienveillance et d’amour pour son enfant ? Est-il donc le seul à considérer la chose de cette manière ?
Tout le monde se prépare pour la soirée de ripailles au restaurant. Sa fille l’interroge sur sa participation. Sa présence en tant que grand-père est importante et presque obligatoire. Sa réponse est positive car il considère cette soirée comme une fête païenne. Tout le monde se prépare à partir en convoi et la photographe trouve une excuse pour l’accompagner en voiture. Tout de suite la conversation porte sur le sujet en question. Elle lui fait part de sa souffrance face au désespoir du bébé terrifié par la mort et qui l’a regardée avec des yeux implorants durant cette plongée dans l’eau. Ce témoignage rassure quelque peu le grand-père qui ne se sent plus seul à voir dans cette immersion un acte de torture.
De retour au camp la nuit se passe dans la bonne humeur et la joie. Musique, danse, feu de bois, boissons sont de la partie jusque tard. La nuit étoilée, calme et paisible est parsemée les échos des ronfleurs.
Le lendemain après le petit déjeuner tardif, tout le monde empaquette ses affaires pour se rendre à une petite église en promontoire sur le lac. Là les adultes et les enfants s’ébattent dans l’eau en face du bébé fasciné. La personne qui tient l’enfant essaye de lui faire faire trempette et voici les hurlements qui rejaillissent.
Bien après son retour avec l’aînée de ses petites-filles, en parlant autour de lui, il constate que certains grecs ont le même sentiment que lui. Malgré la pression de la famille, certains refusent de baptiser leur enfant car ils trouvent que la manière utilisée est barbare. Et dans ce cas, ces personnes préfèrent être discrètes sur leur choix et n’en parlent pas autour d’eux. Un témoignage lui a été donné par une femme grecque qui s’est fait baptisée à l’âge de 5 ans. Elle a été préparée à l’immersion qui s’est passée sans traumatisme.

Cette histoire relatée par ce grand-père lui a servi à exorciser sa colère. De temps en temps il vide un verre d’eau sur la terre en pensant à sa petite-fille avec le souhait qu’elle dépassera cette épreuve.


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