Voyages & Découvertes

Séjour à Direvmata dans l’île d’Eubée (Grèce)

lundi 21 janvier 2019 par Mardaga

C’est décidé, je ne prends pas de voiture : tout se fera en transport en commun, enfin pour les petits trajets le taxi rapide et bon marché sera l’exception. De passage à Athènes, j’ai l’occasion d’en prendre deux. La conversation avec les chauffeurs commence par la question classique : "D’où venez-vous ?". Après la réponse qui les soulage vu que je ne suis pas allemand mais bien belge avec un accent français, c’est à mon tour de les questionner. Quand je leur fais part de ma destination, l’île d’Eubée, les deux conducteurs m’assurent que leur femme est originaire de cette île dont une du patelin où je me rends ! Bonne coïncidence pour commencer ce voyage.

Le bus tout confort, avec wi-fi s’il vous plaît, part d’Athènes et passe par le village où je vais. Quoi de plus cool ; bien mieux que la voiture avec laquelle l’on doit constamment faire attention à la route. Trois heures de paysages rocailleux, après la banlieue d’Athènes où je me casse la tête à déchiffrer les publicités et noms d’entreprises écrits en caractères grec (ελληνικό αλφάβητ), voient défiler des monts et des montagnes. Puis c’est la descente vers Kalkis en passant par le chenal qui sépare l’île du continent. Après un bref arrêt à la gare routière, l’autocar continue en longeant la côte parsemée de petits villages et d’hôtels de touristes estivaux.

Tout le monde descend à Aliveri, petite cité industrielle et portuaire. Avant la montée vers l’intérieur des terres, nous devons changer de bus qui partira dans dix minutes. Les passagers attendent le long du grillage face au parking. Une femme, grand-mère à ce que je suppose, m’adresse la parole. Petite, bien habillée (on est en voyage n’est-ce pas ?), une valise posée à ses pieds et un sac en bandoulière, elle montre l’aplomb d’une vie bien remplie. La conversation s’engage comme d’habitude et je lui dis que je suis belge.
- Pas germain ? Insiste-t-elle.
- Non, belge, je lui répond avec tout l’accent parisien au possible.

Elle est convaincue. Avant de nouveaux questionnements je lui fais part de ma destination et lui demande la sienne qui est Kimi. On s’arrête là. Il fait un peu frisquet et je me roule une cigarette tout en engageant la conversation avec un jeune homme tout à côté.

L’autocar arrive, se parque devant nous et la porte de la soute aux bagages s’ouvre pendant que le chauffeur descend. C’est alors que la petite futée au visage espiègle me demande.
- Les belges sont-elles de bonnes personnes ?
- Oui, bien sûr, de très bonnes personnes.
- Alors prends ma valise et mets-la dans le bus.

Comme un esclave affranchi, j’enfourne son bagage ainsi que le mien.

Nous prenons la route par monts et par vaux avec un défilé de champs, de vergers, de petits villages et les montagnes au loin dont j’ai hâte de parcourir.

Cristos et Mina, mes hôtes, m’attendent et les retrouvailles sont chaleureuses. Comme ils habitent en contrebas du village, atteindre la route principale se fait par des ruelles en très forte pente : ce petit trajet est vite baptisé : micro Golgotha.

Les ballades sont magnifiques. A chaque détour du chemin, le panorama s’ouvre en grand angle. Les villages perchés à flanc de colline semblent s’éloigner au fur et à mesure de la montée et la vue embrasse de plus en plus de champs d’oliviers en terrasse.

Le retour se fait par Konistres, petit bourg accolé à Direvmata. J’ai hâte de voir ce qu’est devenu le ’périptéro’, petit magasin qui vendait des cigarettes et faisait office de papeteries. A l’époque, il était tenu par une femme très sympathique qui baragouinait quelques mots de français. La petite vitrine en avancée sur le trottoir est vide et j’ouvre la porte vitrée. A ma grande surprise la pièce en enfilade comporte six tables avec leurs chaises réparties le long des deux murs et tout au fond le sourire aux lèvres dans un visage interrogateur, se tient la même femme. Elle me reconnaît aussitôt et la conversation s’engage. Tout en m’installant je commande un caferaki, le petit café grec typique. Nous nous remémorons nos prénoms respectifs. Elle s’appelle Vasiliki.

A la table opposée à la mienne, devant un café, est assis un jeune gars style baba-cool, un extra-terrestre dans ce petit caboulot. A celle d’à côté, celle du fond, Vasiliki et une jeune femme font la conversation. En face d’elles, un homme de mon âge tient un verre de vin à la main. Il se présente, Périclès. Affable et posé, il fait preuve d’une vivacité d’esprit et de patience dans les mots échangés qui passent par le grec, l’anglais et un peu de français quand leur racine est hellénique. Le baba-cool se lève sur ses godillots qui ont l’air d’avoir fait la route genre randonnée ainsi que la jeune femme qui semble être sa compagne. A peine sortis, Périclès et Vasiliki me disent que ce sont des apiculteurs qui sillonnent la région. Ni une ni deux, je me précipite dehors pour arrêter leur camionnette qui est en train de démarrer. Ouf, les deux grands pots de miel ne me sont pas passés sous le nez. Je les enfourne dans mon sac et sur ce Périclès me propose un tsipouro, un alcool fort, qu’il me dit excellent et insiste voyant mon hésitation. En dépliant son corps élancé, il se lève, va chercher une bouteille dans le frigo et me sert un verre qu’il remplit de manière généreuse. La conversation entre nous trois est légère abordant des sujets tournant autour de la vie de tous les jours avec des intermèdes philosophiques ce qui est inévitable dans ces contrées de la mer Égée.

Les jours passent et les habitudes se prennent. Après le trekking quotidien, mes pas reviennent chez Vasiliki avant le retour à la maison de mes amis. Les clients et clientes défilent peu à peu. Il y a les habitués des villages voisins venus faire leurs courses et l’endroit est adéquat pour avoir les nouvelles du coin quoique certains hommes ne soient pas du style causant. Il y en a d’autres kafeneon. Celui avec une télévision grand écran, cet autre avec une grande salle où il n’y a pas un chat et le dernier, café de jeunes avec de la musique de jeunes. Alors que chez Vasiliki, c’est petit, chaud, chaleureux, calme et en plus elle fait un plat du jour sans parler des mézès, mises en bouches classiques.

Un habitué, la soixantaine, pas trop loquace a sa place préférée près de la fenêtre de quoi voir ce qui se passe dans la rue. Un autre, à la barbe de plusieurs jours, fagoté comme un berger de montagne, ne bouge pas d’une ride. Je me demande s’il n’est pas muet, de mauvaise humeur ou, dans un scénario paranoïaque, s’il ne m’aime pas. Voici que débarque Voula, une femme rondelette la quarantaine, volubile qui me questionne au-delà des limites séantes. Non mais, pourquoi veut-elle savoir le nom des amis qui m’hébergent ? Je lui demande si elle est de la police. Tout en rigolant elle me dit que non. Le bourru se réveille et dit en se marrant qu’elle fait partie des services secrets américains. La glace est rompue par une tournée d’échanges de propos divers et amusants. Vasiliki me signale qu’elle a fait de la soupe. Est-ce que j’en veux ? Allons-y voir. Elle apporte une grande assiette profonde fumante avec du pain et des olives dans un petit plat. C’est pour les bébés qui ont besoin de forces qu’elle dit en me taquinant. Elle est excellente la ’tragana soupa’. Le lendemain c’est une soupe aux haricots, un délice et voilà que je suis accro. Quand je lui parle de mon projet de voyage de longue durée à travers toute la Grèce avec un âne, elle me montre dans un coin le bât qui appartenait à son père défunt. Il est pratiquement neuf et je lui dis que je mets une option dessus.

Une nouvelle venue arrive. C’est Margarita, une femme la cinquantaine, rondelette, habillée de vêtements d’hiver sombres. Tout le monde dit qu’elle est albanaise depuis longtemps implantée dans le pays. Bien installée sur sa chaise elle a réponse à tout. Je ne peux m’empêcher d’admirer sa chevelure qui forme une toison noire foisonnante. Je fais part de mon admiration et Vasiliki saute sur l’occasion pour dire que c’est une perruque. Malgré l’objection de l’intéressée, la tenancière se lève et va lui tirer une mèche de cheveux tout en lui demandant si cela fait mal. Voyant aucune réaction, elle tire plus fort au point que Margarita crie de douleur. Alors, finalement, Vasiliki conclut que tout compte fait ce n’est pas une perruque. Mais où suis-je tombé ?

Périclès entre et s’installe. Après quelques verres de vin partagés, l’ambiance bon enfant s’échauffe. D’un bond il se lève pour décrocher une guitare pendue au mur. Assis, il passe un moment à l’accorder et entonne d’une voix forte et mélodieuse une chanson du répertoire classique grec. A mon air ravi, il enchaîne une deuxième, une troisième comptine musicale que les clients accompagnent en chantant puis l’instrument reprend sa place au crochet.

Vendu ! Le kafeneon de Vasiliki sera le point de retour de mes ballades avant de rejoindre mes amis calfeutrés bien sagement et prêts à mettre en route le poêle à bois pour la tombée de la nuit.


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