Voyages & Découvertes

La Nazaréenne

dimanche 26 juillet 2009 par Pletser Alexandre

Rien qu’au titre, on sent la transgression, la révolution, le bouleversement artistique auquel nous invite Nazaré Mardaga avec son « Hermite ». C’est à pas moins de trois actes révolutionnaires, au moins qu’on assiste en se laissant éclairer par cette œuvre monumentale !

Le premier acte révolutionnaire pourrait-il venir du « Land-Art » dont Nazaré Mardaga explore les méandres en mandala depuis des années déjà ? Pourquoi du « Land-Art » ? Il faut revenir au premier choix de l’artiste : un Hermite, avec H, ça ne se fait plus guère, on aurait plutôt l’habitude d’être ermite, seul, sans H. Mais ce serait compter sans l’histoire avec sa grande hache ! Alors, cet ermite, c’est parce qu’elle aime être seule à faire du « Land-Art » dans les profondes montagnes du nord de la Grèce ? C’est un peu simple comme explication…

Mandala Landart

Non, à travers cet « Hermite » monumental, ce sont toutes les influences les plus profondes de Nazaré Mardaga qui s’expriment. Sa famille, son milieu, proches d’un ésotérisme limite gnostique l’influencent profondément. Or, l’Hermite, est la neuvième carte du tarot de Marseille. En fait, le mot hermite ne vient pas d’une personne recluse, mais plutôt de « Hermétique », « Hermès ».

L’Hermite n’éclaire le chemin de sa lanterne que pour ceux qui sont sous sa cape. En clair, il ne diffuse son savoir que de manière discrète. Il peut aussi rappeler la vie de Diogène, philosophe grec qui parcourait de jour les rues d’Athènes armé d’une lanterne en répétant : « je cherche un homme ». Sous-entendu : qui soit digne de l’être… là, on se sent moins seule, dans les montagnes du nord de la Grèce. De plus, Hermès, on pourrait dire que Nazaré l’a déjà rencontré…

HermesDans la mythologie grecque, Hermès (Ἑρμῆς) est une divinité de l’Olympe. Gardien des routes et des carrefours, comme le legba des vaudous, gardien des voyageurs, du commerce… et des voleurs, il est le messager des dieux… et le conducteur des âmes aux Enfers... N’est-ce pas dans ce nord de la Grèce si montagneux, que se trouve l’Achéron, le fleuve qui mène aux enfers… Décidément…

HermesDans l’Égypte hellénisée, Hermès se confondra avec Thot, le dieu des savoirs cachés, et deviendra ainsi l’auteur mythique, sous le nom d’Hermès « trois fois le plus grand », Hermès Trismégiste, d’une véritable bibliothèque ésotérique qui nourrira pas mal les études des alchimistes du Moyen Âge. Mêlé à l’Odyssée, Hermès transmet à Calypso l’ordre de libérer Ulysse, pour qu’il rentre à Ithaque, l’île juste en face de l’Achéron... Frère, d’Apollon, celui-ci accorde à Hermès en guise de réconciliation une baguette d’or, le futur caducée bien connu par la médecine et par l’ésotérisme[]. Il reçoit aussi le don de prophétie mineure par le biais de l’oracle des Thries, l’oracle des femmes-abeilles.

Bon, tout ça est très bien, mais où Nazaré l’aurait-elle rencontré cet Hermès ? Si c’est celui qui inventa la flute de Pan, peut-être ici :

La Fée Flûte

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Pour en revenir à notre Hermite, dans le cycle des tarots, l’hermite indique la capacité de juger par soi-même. C’est toute la solitude de l’hermite !

Ayant appris à bien juger, il a accès à la profondeur du savoir et de la connaissance. Le sage n’est pas le philosophe qui cherche ou qui aime la sagesse. L’hermite fuit l’homme car sa sagesse est vraie, donc il est très prudent tant avec sa parole qu’avec ses jugements.

Hermite du Tarot de MarseilleJugements qu’il prend le soin de cacher : seul ceux qui sont aptes à les entendre sont en mesure de les déchiffrer ! Paraboles et phrases des maitres restent invisible à ceux qui ne veulent y voir que du vent. Mais sont riches d’enseignement à ceux qui tentent de les comprendre.

L’hermite est celui qui amène la lumière dans les ténèbres, il est celui qui est capable de trier et de démêler sans effort l’inextricable, et l’inexprimable. Là où se trouve de la complexité, le porteur de lumière, l’hermite éclaire le requérant sur une facette du problème que celui-ci n’avait pas pris en compte.

Et oui, il symbolise Lucifer, dont le nom signifie "porteur de lumière", « photophoros »… Il est la connaissance juste des choses du monde-tel-qu’il-est. C’est une lame de tarot qui doit éclairer, mais gare à sa lumière. Celle-ci par sa vérité brulera sans doute autant les yeux, que la lame précédente, la justice, peut-être implacable dans ses jugements. Dans tous les cas, l’hermite dit la vérité, mais celle-ci peut-être encore cachée.

Alors, il est long le chemin de la révolution, non ?

Le premier acte révolutionnaire est ici : plutôt qu’une connaissance « sous cape », Nazaré nous propose d’ouvrir grand cette cape, de déchirer le voile, et d’éclairer le monde de cette connaissance qu’elle dévoile d’un grand geste libérateur… Geste typique du « Land-Art », non ? On ouvre l’art sur le monde, et pourquoi pas la connaissance aussi, tant qu’on y est…

Première transgression gravissime dont les puristes du tarot n’ont pas fini de parler…

C’est peut-être une partie de l’explication de ce choc bouleversant qui vous prend face à cette œuvre !

Mais il y en a d’autres, parce que cette sculpture pose toutes sortes d’interrogations ! Donc, d’abord, il y a le choc de ces révolutions dans l’imagerie...
 
Dans ce monde d’images, d’informatiques, de non-textes, de non-dits, on pourrait dire : "ce n’est pas parce qu’on iconise le problème qu’il disparait !" ...
 
Et Nazaré Mardaga nous le montre, en ouvrant grand une vision sur les tripes spirituelles d’un être nouveau qu’elle façonne à l’image artistique que lui donnent librement ses doigts !
 
Mais n’allons pas trop vite, laissons-nous encore imprégner par la forme globale…

Dans les dômes orthodoxes, il n’y a qu’à en fréquenter quelques uns, il y a une attitude qui ne trompe pas :

Dômes orthodoxes

Ici, à Sainte Sophie, comme à l’Eglise des Blachernes, à Constantinople, l’art grec encore, dans sa version byzantine… Qu’on retrouve dans le monde entier, comme dans l’église orthodoxe d’Uccle, à Bruxelles, la ville natale de Nazaré Mardaga…

Il y a donc cette attitude d’une entité "pantokrator", toute puissante, représentée avec une incommensurable compassion, dans sa grande sagesse, une douceur tout à fait hors du monde : l’attitude que Nazaré donne à son Hermite... Attitude tout à fait inhabituelle pour ce personnage du tarot !
 
Encore une fois, Nazaré inverse les codes !
 
L’’attitude douce qu’on trouve dans les dômes byzantins, elle la neutralise par un masque d’or à la vénitienne, sur le visage comme sur les mains… C’est cet or qui donne la lumière, mais cet or donne un visage coupé à la serpe… Dur, cet Hermite sans lanterne, qui donne sa lumière par son être propre, en plus de la donner par son attitude très « orthodoxe »… C’est l’entité elle-même qui est porteuse de lumière, comme un « Lucifer pantokrator », deux mots qui ne peuvent en aucun cas être associés… jamais, sinon, c’est la révolution…

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Et nous voilà au deuxième acte révolutionnaire !

Ouvert, mais inquiet le « pantokrator » ! Tout dépendra de ce que "vous" ferez dans ces entrailles qui vous sont ouvertes !

Nouvelle transgression gravissime : on n’a pas fini d’entendre hurler les croyants au blasphème !

Au delà des dômes, l’œuvre est faite d’une structure technique en triptyque... Deux panneaux en perspective donnant sur un panneau droit face au spectateur... C’est le grand classique du triptyque iconique de l’art orthodoxe, grec encore, byzantin, mais aussi roumain, russe parmi beaucoup d’autres…

Tryptique

Triptyque que l’art catholique a très bien exploité aussi, notamment en ces contrées brumeuses du Nord, actuellement réunies sous le nom de Belgique d’où est originaire Nazaré, comme le triptyque de Van Eyck, l’agneau mystique, avec là aussi, du personnage à revendre, ou encore un triptyque de Sainte croix taillé dans l’or, on ne faisait pas dans le détail à l’époque, pour étaler ses richesses… enfin pour montrer sa foi…

Triptyque de Van Eyck

Mais le triptyque, comme structure, ça va… Mais comme mode de perspective, c’est assez limité… Les deux pans qui dirigent le regard vers le panneau central, pour représenter le monde, c’est très court… Le regard finit toujours par se cogner au pan central, quel que soit l’histoire qui y est racontée… Histoire qu’on doit prendre le temps de déchiffrer… Dur !

Le quattrocento italien a fait sauter ce verrou en inventant la perspective… C’était leur révolution a eux… Respect !

Perspective en peinture

Doigts de la mainMais là, chez Nazaré Mardaga, nouvelle inversion ! Plutôt que de faire semblant de mettre une perspective en triptyque, ce qui ne se fait plus gère depuis 500 ans, depuis que la Renaissance a révolutionné cette mascarade en inventant la perspective, le nombre d’or, tout ça, Nazaré, elle, elle lance une toute nouvelle piste...

ConcavitéLa dureté du triptyque, le guidage forcé du regard par la perspective, elle lui donne la douceur du dôme ! Le centre du triptyque est présenté tout en rondeur, tout en concavité, arrondi vers l’intérieur…

Quelqu’un y avait pensé avant elle ? Un troisième acte révolutionnaire qui casse le code de la perspective classique ! Rien que ça…
 
Et c’est là que les perspectives sont tout à fait nouvelles !
 
Nazaré propose un mouvement de regard auquel personne n’aurait pu songer, à part peut-être ceux qui n’auraient pas suivi les révolutions de la Renaissance... Révolutions qui ne semblent plus suffire, tout le monde cherche un autre regard. En voilà un... jamais vu, forcément...

Elle donne envie de déchiffrer tout ce qui est représenté dans le corps de cet Hermite du troisième millénaire… Mais là, il faut être en présence de l’œuvre… Il faut se plonger dans cette sagesse maternelle qui est offerte au monde… prendre le temps d’explorer…

Si quelqu’un devait acheter cette œuvre, il faudrait pouvoir veiller à ce qu’elle se retrouve au lieu de sa naissance, ou où Nazaré voudra qu’elle soit, que tout le monde puisse la visiter…

Et pourquoi pas, tant qu’on en est aux actes artistiques révolutionnaires qu’on a pas fini de dénombrer dans cette œuvre, l’entourer de deux œuvres de jeunesse de Nazaré Mardaga, qu’on puisse dire en découvrant l’œuvre, comme le critique du figaro devant les œuvres de Matisse, apercevant un très gracieux buste de style florentin dans la même salle que ces tableaux sauvages : « Mais c’est Donatello parmi les fauves » !

L'Hermit


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